« There is nothing like home »

Petite fille, mon rêve était de parcourir le monde, découvrir de nouveaux paysages, de nouvelles cultures, vivre un jour au pôle nord et un autre au pôle sud. C’est très tôt que j’ai pris conscience de mon besoin de voyager, de m’exposer à l’inconnue et de m’ouvrir à d’autres cultures. Je suffoquais rien qu’à l’idée d’être confinée dans un seul et même endroit toute ma vie, sans jamais avoir l’opportunité de faire l’expérience de ce que le monde avait à m’offrir. Ma vie, je la voulais ici, ailleurs et partout en même temps.

david-marcu-114194-unsplashPhoto by David Marcu

Malheureusement, c’est avec beaucoup de douleur que je me suis heurtée à la réalité de cette vie et à ses injustices. J’ai dû vite me rendre compte que l’idée de vivre et réaliser ses rêves portait un sens différent en fonction de l’endroit où on était né, du pays auquel on appartenait et de la famille qui nous avait accueillie. Cette injustice est telle que pour certains il suffit de naitre pour avoir certains privilèges et pour d’autres, il suffit de naitre pour faire face à un nombre souvent insurmontable de barrières.

Des nuits blanches passées devant des ambassades aux files d’attente s’étendant à l’infinie, dans l’espoir d’obtenir une audience, à la certitude en rentrant chez moi que mon dossier ne méritait même pas d’être reçu et encore moins qu’on y jette un coup d’œil, tout y est passé. Et encore, il y a eu des interviews de demande de visa arbitraires faisant d’avantage penser à une interview pour le plus grand poste à responsabilités alors qu’on en demande moins pour certaines candidatures présidentielles (suivez mon regard). Il y a eu l’intrusion dans ma vie privée, dans mes finances, mes histoires de familles, des questionnements sur mon intégrité et sur la crédibilité de mon union.

Mes rêves de parcourir le monde s’effondraient au fur et à mesure que je réalisais avoir rêvé d’un ailleurs qui lui ne rêvait pas de moi.

Et malgré tant d’années passées à poursuivre mes études, à mettre de la rigueur dans mon travail, à viser les meilleures institutions, à ne pas me laisser abattre par un « non ! », à travailler sur mon profil, ma crédibilité, mes finances, à construire mon avenir et à espérer gouter à la qualité de vie à laquelle j’aspire, quelle frustration de savoir que très peu de pays prendront le risque de m’accueillir… Obtenir un simple visa touriste était assimilable à la quête du Saint Graal. Mon profil était le profil par excellence du candidat à risque : Jeune femme, noire, africaine, célibataire, sans attaches. Je n’étais pas issue d’une famille riche et je n’avais aucune relation avec une personnalité connue. Le risque était trop grand. Visiblement, le contact avec l’élixir de vie qu’offre l’occident et tous ses privilèges réussiront à me convaincre de ne pas rentrer dans cette terre que certains ont qualifiée de « shithole ».

jakob-owens-168417-unsplashPhoto by Jakob Owens

Quelle frustration de découvrir que ces privilèges me seront si facilement accordés lorsque je me serais mariée à un homme qui leur est semblable! Tant d’années à travailler si durement, à me préparer à toucher mon rêve, les multiples sacrifices, les privations pour me voir réussir ont été vains. Seul mon statut d’épouse, me seul mon époux ont constitué mon passeport pour ma liberté d’exister et ma liberté de choix.

Les histoires diffèrent d’une personne à une autre. Mais quand bien même on aura fini de prouver notre valeur et notre crédibilité, parce qu’il s’agit bien de prouver qu’on mérite de visiter leur terre, obtenir un visa est une chose, voyager en toute dignité en est une autre.

Pendant un de mes voyages, alors que j’avais déjà passé avec succès le centième contrôle de sécurité requis, je me suis vue poursuivie jusque dans le bus qui me conduisait à l’avion pour un énième contrôle, dont j’étais la seule bénéficiaire, parce qu’ils ne voulaient pas croire qu’on ai pu m’accorder ce visa.

Pendant un autre voyage, cette fois avec ma famille, mon époux et mes enfants ont été dirigé à un bout de l’aéroport pour jouir de tous les avantages liés à leur nationalité, et je suis retrouvée toute seule séparée de ma famille à un autre bout. Encore un exemple qui résume bien le contraste entre les privilèges d’une part et les fardeaux de l’autre dû à la seule différence de passeport.

pina-messina-465025-unsplash.jpgPhoto by Pina Messina 

Me dira t-on, toutes ces précautions et contrôles excessifs existent à cause des abus, mais pourquoi dois-je être tenue responsable des fautes des autres. Pourquoi ne pas tout simplement traiter les gens avec plus de dignité? Et pourquoi avoir deux poids deux mesures dans le contrôle des voyageurs internationaux s’il est vrai que le bien et le mal existent dans toutes les cultures ?

Je pensais que cette page de frustration appartenait au passé, aujourd’hui une autre épreuve vient me rappeler que les « privilèges » (pour moi la liberté) auxquels j’aspirent ne me seront pas acquis aussi facilement.

Cinq ans que je suis mariée, quatre ans que je m’occupe des enfants qui sont l’avenir de ce pays qui prendra le crédit de leur réussite à la première occasion ; cinq ans que je contribue directement ou indirectement à son économie, cinq mois déjà que je vis dans ce pays, et pourtant je suis toujours dans l’attente qu’on daigne commencer ma procédure de résidence. Pour toutes les fois que j’ai envoyé, mon dossier, une enveloppe m’est revenue, bien trop grosse pour que ce soit une réponse positive. Mon dossier me revient, pour des méprises comme pour repousser l’échéance. Et toutes les fois passées au téléphone à recueillir ce que je pensais être toutes les informations nécessaires, à noter tous les « does et don’t », n’ont pas été d’une grande aide en fin de compte.

Plusieurs sentiments se bousculent en moi. Je ne sais si c’est de la colère de la révolte ou de l’humiliation.

Mais plus que tout c’est ma fierté et ma dignité qui souffrent à chaque fois que j’ai l’impression de supplier pour vivre ici alors que j’ai un chez moi qui m’accueille sans questionnement. Mes mérites et la valeur de ma vie sont décidés par un officier tout puissant derrière son bureau!

J’ai envie de dire je ne viens ici pas en conquérant, je ne viens pas courir après le rêve de l’occident et encore moins profiter de ces dits privilèges. Je ne viens pas après une nationalité qui me fera perdre la mienne.

Blessée, combien de fois ai-je pensé rentrer dans mon pays, mais ce choix n’est pas si simple quand une partie de moi appartient désormais à une cette terre qui est aussi l’héritage de mes enfants. Aussi vraie que j’ai souvent envie de tout laisser tomber et abandonner l’idée de vivre ici, je suis avant tout une épouse et une mère qui veut vivre auprès de sa famille et offrir à nos enfants les possibilités infinies de leur héritage multidimensionnel.

Aujourd’hui, j’ai parcouru une partie du monde. Et si mon envie de le découvrir reste toujours aussi brûlant, mon enthousiasme de départ s’est transformée en un questionnement sur le sens que porte cette quête.

Peut-être avais-je une idée un peu naïve du monde extérieur, du plaisir, de la découverte, de l’apprentissage et de l’échange culturel sans vraiment comprendre que toute quête apporte son lot de turbulences et d’imprévus, t’enseigne des leçons de vie et par conséquent sont des garants de sagesse.

En effet, plus j’avance vers une autre direction, plus profonde est ma compréhension de mes origines, et plus grands le respect et l’amour de cette part qui me constitue. J’ai enfin compris le sens de ce qu’est une patrie.

Mon pays, est le seul qui ne me dépossède pas de mon droit d’exister et d’être traitée avec dignité. C’est le seul qui ne questionne pas mon appartenance, et se porte garant de moi sans réserve. Quand je rentre chez moi, je n’ai rien à prouver, je ne suis pas une identité remarquable à l’infini. Je n’ai pas à m’intégrer, je suis, j’existe.

Tel un pèlerin j’avais cette conviction que je ne saurai jamais qui je suis vraiment si je ne comprenais pas l’ailleurs. Mais peut-être me fallait-il aller si loin pour réaliser les trésors qui sont tout près et de toutes ces choses simples qui rendent notre vie agréable et que malheureusement nous prenons bien trop souvent pour acquis. Peut-être, me fallait-il parcourir le monde pour prendre conscience qu’il n’y a rien de comparable à chez soi.

« There is nothing like home… »

edouard-tamba-138814-unsplashPhoto by Edouard Tamba

R-D

4 commentaires sur “« There is nothing like home »

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  1. Salut RD❤️! Je decouvre ton blog et l’aime vraiment bien. Très Beau partage vraiment, ayant moi même quittée le pays il y a des années je reconnais beaucoup les sentiments partagés ici. Une chose est vraie dans tous Les pays , l’administration est merdique et Les services d’immigrations sont experts en humiliations de tout genre. Le truc c’est d’accepter que c’est une mauvaise période à passer et regarder devant soi sans prendre Les bêtises administratives comme Des insultes personelles lol. Mais une experience qui est différente de la tienne est que c’ est le sentiment d’ être étrangère et sans avenir dans Mon pays qui m’a encouragé à quitter le pays. Les humiliations tribalistes, sexistes, classistes, … Avec le temps on finit par se dire que l’herbe n est pas que plus verte ailleurs ,Elle y est aussi plus sucrée 😁. Mais c’ est faux bien sûr, l’herbe est la même partout. Je me sens étrangère dans Mon pays d’ adoption mais l’amertume n’ est pas la même que celle que je ressentais lorsque je me suis lancée Dans l’aventure hors du pays. ❤️❤️❤️

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Akoyoko,

      Je te remercie pour ton aimable avis au sujet de mon blog.

      Je suis également désolée de l’amertume liée à ton pays natal.

      Je suis d’avis que beaucoup d’Etats viennent avec leur lots de frustrations, c’est le cas de mon pays aussi. Mais contrairement à toi, je ne m’y sens pas étrangère. Frustrée? oui. Souvent choquée? oui. Mais jamais me suis-je sentie étrangère.

      L’administration je te l’accorde dans tout pays est merdique mais je me permets d’être en désaccord avec toi sur le fait qu’il faille être stoïque devant les humiliations des services d’immigration. cela me rendrait complice de ce système et moi je choisi de le dénoncer à ma manière. Et si dans mon pays, je me suis souvent sentie, frustrée pas la lenteur, de l’administration et par la corruption ambiante, jamais me suis-je sentie humiliée.

      En outre, le texte ne parle pas seulement d’administration. Il fait également référence aux droits humains, au paradoxe liberal et à la justice et équité sociale

      Alors non, ici il n’est pas question de prendre les choses personnellement. Il est juste question de dénoncer ce qui ne doit pas ou ne doit plus être.

      Merci pour ton avis, merci de me lire et au plaisir d’une prochaine discussion <3.

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  2. Bonjour RD, C’est vraiment un plaisir de lire ta réponse ,Permets moi d’y répondre . En voulant être concise je vois que Mon message a été très dilué, mais surtout Vu que c’était la première fois que je m’ exprimais sur ton blog je voulais surtout juste dire ‘ hey, I like your blog ,you write so beautifully’ et partager Mon experience personelle à moi mais de manière concise. En aucun cas je ne voulais pas réduire tout ce Beau passage à un simple Ras le bol contre Les services immigration. A vrai dire tu as partagé tes Rêves, tes fustrations, tes sentiments et tes experiences de vie au Cameroun(dont je suis originaire aussi) de manière tellement profonde et éloquente que bien que j ai vécu les dites experiences( avec quelques differences il faut le dire) je n aurai jamais pu trouver Les mots aussi pertinents pour Les décrire comme toi, mais surtout elles font parties d’un passé qui me semble lointain et appartenant à une autre vie… J’aimerai vraiment en dire plus mais je fais partie de ceux à qui échape le maniement Des mots et qui se perdent dans l’admiration Des écrits Des autres. J’espère aussi qu’ on aura l’occasion d’échanger plutard. Sinon est ce que tu réponds aux Avis sur Les posts plus anciens? J aimerai lire tes autres partages. Je te souhaite beaucoup de force et du courage avc les services ( je sais j y reviens 😛.. je sympathise vraiment beaucoup en tout cas). A bientôt❤️❤️

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    1. Chère Akoyoko,
      Une fois de plus merci pour ton amabilité. Et merci de t’être donné la peine de rédiger ce message. J’échangerai avec plaisir, surtout avec une compatriote lol.
      Oui je réponds aux avis sur les posts anciens. Merci de l’intérêt que tu portes a mes reflexions, j’ai hate de découvrir ta perspective. ❤

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