C’est écrit dans la mémoire du monde

Qui connaît cette chanson de Gotey « Somebody that I used to know » ?

Je me souviens de la première fois que je l’ai écoutée cette chanson. Elle m’avait marquée parce que je la trouvais différente des chansons de rupture habituelles qui n’avaient souvent rien à voir avec la réalité des ruptures. Dans cette chanson, l’incohérence du chanteur et son trouble devant ce qui semble pourtant être une conséquence logique de ses actions, traduisent bien à mon avis la complexité des relations et parfois l’incohérence même de la nature humaine.

« But you didn’t have to cut me off

Make out like it never happened and that we were nothing

And I don’t even need your love

But you treat me like a stranger and that feels so rough »

Mais si je suis choquée par ce que je trouve être de l’égocentrisme et aussi une sensibilité sélective de la part du chanteur, une chose dans cette chanson qui a toujours résonné en moi, c’est ce besoin de reconnaissance criant dans cette chanson. Sentir qu’on a compté pour quelqu’un. Sentir qu’on est pas juste été un instant vécu qui s’efface aussitôt que l’intérêt n’y est plus. Sentir que l’autre personne a su accorder de la valeur à notre temps, à notre présence, à nos échanges.

Pour moi, avoir été si proche d’une personne, avoir partagé tant de moments intimes, s’être confié tant de choses et voir l’autre passer si facilement du tout au rien , du « tu comptes tellement pour moi » à « tu n’es désormais qu’une parfaite inconnue », je l’avoue est une partie de la rupture à laquelle j’ai du mal à m’ajuster à chaque fois.

« Now you are just somebody that I used to know… »

Je remarque qu’avec le temps, les fins de relation deviennent de plus en plus difficiles à gérer pour moi. Ce n’est pas tellement parce que l’amour est plus fort, mais parce que je fais l’effort de vivre mes relations, entière, vulnérable, maladroite certes mais toujours dans la conscience du moment présent et de l’importance qu’il revêt dans l’histoire de ma vie qui s’écrit. J’ai mal lorsque je constate que ces moments où j’ai donné de ma personne, où j’ai été pleinement présente, pleinement dans le moment vécu, n’ont été reçus qu’avec légèreté.

Je le vis comme si c’était une partie de mon existence qui avait été effacée. Bien plus que la rupture en elle-même, c’est l’invalidation de cette partie de ma vie qui me blesse. Si pour moi l’importance du moment était dans le partage en fin de compte, savoir qu’il a été accueilli sans profondeur le vide de tout son sens. 

J’ai connu des ruptures qui se sont transformées en amitiés de longues dates, des ex qui sont devenus des membres de ma famille, des personnes que je peux toujours appeler en cas de besoin et vice versa parce que mes « je t’aime » s’accompagnent toujours de « je te veux du bien ». 

Très souvent, devant la froideur, le manque de sensibilité et l’indifférence de l’autre, je me suis torturée l’esprit à me demander si ce qu’on a vécu, si cette partie de moi que j’ai offerte en cadeau avait un temps soit peu compté parce que pour moi la personne que je suis compte. Effectivement, ce sont des moments qui ont été vécus dans l’absence, alors c’est bien logique qu’ils soient si facilement oubliés, parce qu’ils n’ont jamais réellement été vécu en fait, sinon le souvenir en resterait.

« Mais grandir c’est savoir aussi reconnaître et accepter la différence de l’autre, dans sa manière d’être et d’approcher le monde. » R-D

A force de vivre les mêmes expériences dans des contextes différents, je réalise que plus je m’ouvre à l’altérité, plus je suis confrontée aux limites de mes propres croyances, et plus je prends conscience de la lunette avec laquelle je vis le monde. Prendre conscience de la manière dont je suis différente par exemple m’a permis de comprendre que le poids des mots n’est pas une valeur universellement partagée. Je consens aussi que certaines personnes prononcent des mots uniquement pour leur beauté pour ensuite se sentir dépassées par l’immensité de leur interprétation et l’impact que leur parole a eu chez l’autre. 

Pour moi qui ai grandi avec cette idée que la valeur d’un Homme réside dans sa capacité à honorer ces paroles, j’éprouve une grande résistance à vivre dans l’ère des paroles vides et d’accepter que c’est seulement confronté au réel qu’on peut véritablement savoir ce que les gens pensent et donc voir qui ils sont véritablement. C’est pourquoi je n’arriverai jamais à comprendre comment une personne est capable de prononcer des paroles d’une profondeur… MAIS D’UNE PROFONDEUR!  sans les penser, pire encore sans réfléchir au sens et à la portée de ces mots avant de les prononcer. 

Le monde capitaliste a eu raison de nous, même dans nos relations intimes, désormais vécues comme de simples distractions, de simples transactions, consommées le temps d’un instant, conservées tant qu’elles nous profitent et remplacées si vite dans notre quête du bonheur à l’infini, jamais comblé parce qu’il en faut toujours plus, toujours plus… 

On vit dans cette culture expéditive qui prône la rapidité d’exécution, le profit, la surconsommation. On choisit nos partenaires comme pour un panier à l’épicerie en ligne, on peut gagner à la loterie du Tinder (ou pas…), on s’engage dans un mariage qui répond à notre besoin de reconnaissance, à des objectifs imposés par notre égo ou aux attentes de la société. Même si je dois l’accepter, je suis contre. Encore une fois ma conception du monde se heurte à l’altérité, à cette manière d’approcher le monde qui valorise davantage l’avoir plutôt que l’être. 

Je prends de plus en plus conscience en quoi cet attrait des sources de validation extérieures nous déconnecte avec nous-mêmes et nous éloigne de cette quête de la  connaissance de nous-mêmes qui devrait, à mon avis, être le fondement et le filtre sous lequel nous approchons le monde  et les autres. Perdre cette connection avec nos doutes, nos dissonances, nos besoins, nos envies, nos sentiments et nos peurs n’a pour résultante que de nous faire subir notre vie et corrompt l’authenticité de nos relations avec les autres.  

“Peu importe, ça a eu lieu,

c’est écrit dans la mémoire du monde,

c’est écrit dans la mémoire de Dieu.”

C’est intéressant parfois de me voir vivre les épreuves de la vie en étant consciente de ce qui se joue même si cela vient avec de l’inconfort. Ce qui me fascine aussi c’est cette nouvelle capacité que j’ai de m’analyser pendant que je vis une expérience. 

Dans un espace où chacun a le droit d’être, il importe malgré tout d’apprendre à respecter son vécu, sa perspective, autant que celle de l’autre. Respecter son vécu c’est aussi reconnaître l’importance de ce qui a compté pour nous et ne pas attendre que cela soit validée par l’autre. C’est de savoir que ce qui compte, c’est que nous avons été vraie et en accord avec nous-même à chaque instant. C’est de savoir que nous avons fait notre part et que ce qu’a fait l’autre n’engage que lui/elle. C’est d’intégrer que l’autre n’est pas la seule personne à pouvoir valider notre vécu.  

                                     R-D

2 commentaires sur “C’est écrit dans la mémoire du monde

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  1. Il est très touchant ton texte. Mais il peut y avoir une autre explication à ce désir chez l’autre de tout effacer et c’est simplement l’immensité de la douleur.
    On donne alors l’impression à l’autre que rien n’a compté, mais en réalité, on préfère se couper de cette partie de nous-mêmes avant qu’elle n’infecte le reste!

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    1. C’est effectivement possible oui…

      Çela vient confirmer ce que je soulignais sur cette habitude de se couper de soi-même, de ce qu’on ressent.

      Il y a aussi que j’ai du mal à imaginer qu’on puisse s’infecter ou infecter l’autre par amour et en se/lui voulant véritablement du bien.

      Mais encore une fois, il s’agit de ma conception du monde qui se frotter à celle des autres que j’apprivoise et apprends à respecter.

      Merci pour votre commentaire et merci de me suivre.

      J'aime

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