L’ironie du développement

Je suis cette personne qui a grandi dans son village paternel, au cœur même de la ville de Douala, capitale économique du Cameroun. Élevée par mes parents, mais aussi par toute une communauté de tantes, de grands-mères, d’oncles, de grands-oncles, et de cousins etc., l’impératif du savoir vivre ensemble était la norme, autant que l’importance de donner en retour à la communauté. Cette façon d’être et de penser est si gravée en moi que je n’arrive même pas à envisager un travail qui ne soit pas aux services de la communauté. J’ai aussi souvent nourri le secret de parvenir un jour à contribuer de manière significative au développement durable de cette communauté, celle qui m’a vue grandir, une manière de donner en retour à toutes ces personnes qui ont façonné l’adulte que je suis devenue.

seth-doyle-zf9_yiAekJs-unsplashunsplash – Seth Doyle

C’est dans cette quête que je me suis inscrite il y a quelque temps à un programme de maîtrise en développement économique et communautaire. En effet, devenue quelque peu sceptique à l’approche des institutions de développement international, je voulais davantage m’intéresser à des modèles de développement socio-économiques plus centrés sur les besoins réels des communautés et qui offrent un meilleur impact à court et moyen terme sur l’amélioration de leurs conditions de vie.  pendant qu’on travaillerait en parallèle sur les stratégies de long terme.

C’est intéressant de porter un regard critique sur la manière dont ma notion du développement a évolué au fil du temps. Je suis partie de ma tendre enfance dans mon village où je n’avais pas conscience des inégalités et où j’étais juste heureuse de vivre, à la prise de conscience plus tard de la pauvreté grandissante et de l’impératif de se développer selon le modèle occidentale détenteur du bonheur. Une fois installée en occident, j’ai compris que le bonheur ne réside pas exclusivement dans la réussite matérielle – si l’occident est riche et « développé », il n’était pas forcement heureux – et enfin j’arrive à ce cours qui me fait boucler la boucle et tout remettre en question.

J’ai choisi de suivre ce programme avec la forte conviction que j’y trouverais des pistes de réponses et que je sortirais armée d’outils empiriques et novateurs visant à transformer véritablement une communauté et contribuer à son développement socio-économique. Mais en lieu et à place de réponse, ce cours me bouleverse au plus haut point et me plonge dans un questionnement profond sur le sens même, le besoin et la volonté pour un groupe de personnes de vouloir « rendre meilleur », décider de changer les choses, pour un autre groupe qui ne lui a rien demandé.

Au fur et à mesure que j’avance dans ce programme, je m’approprie les termes et les idées de l’économie sociale, morale et éthique. « réhabilitation des communs », « diminution des inégalités sociales », « impératif écologique », « mode de vie éthique et responsable », « solidarité et entraide » « participation active de tous », « démocratie et consensus » sont autant de termes qui renvoient à un idéal de société, un modèle économique régi par des principes sociaux et écologiques qui contreraient les dérives capitalistes dont on est tous témoins aujourd’hui, assureraient une meilleure répartition des richesses, élimineraient l’extrême pauvreté et contribueront à la dignité de tous.

Pourtant, les modèles qui sont étudiés et le mode de vie préconisé me rappellent à tous détails près, la société dans laquelle mes parents, mes grands-parents et arrière-grands-parents ont vécu, celle que j’ai connu dans ma tendre enfance et qui j’ai vu disparaître au fur et à mesure que moi je grandissais.

… quelle ironie le concept même du développement!

christian-wiediger-32RQSc3cRxQ-unsplash (1)   unsplash – Christian Wiediger

Que penser, lorsque nous nous sommes entendu dire dans nos pays en Afrique et dans tous ces pays jugés « sous-développés » ou « en développement », pendant de longues décennies, combien le modèle d’organisation était archaïque et combien il était voué à l’échec, que nos sociétés étaient primitives, ignorantes, qu’il fallait qu’on se modernise, qu’on s’émancipe, qu’on se civilise.

Nous avons été bombardés et nourris en permanence d’images et de messages télévisés dans nos écoles, dans les journaux. Nous avions entendu à répétitions et intégrés les mots : mondialisation, globalisation, croissance économique, uniformisation des modèles, industrialisation, augmentation du pouvoir d’achat, augmentation de la qualité de vie, enrichissement, privilèges, opportunités sans comprendre ce que cela impliquait pour nos vies futures, nos cultures, nos identités. Peu à peu,  nous avons perdu confiance en nous, nous avons abandonné notre manière de vivre pour adopter ce modèle censé détenir la clé du bonheur. Tout cela pour s’entendre dire à des milliers de kilomètres, plusieurs décennies plus tard qu’en fait nous n’avions pas tant besoin de nous développer, de nous émanciper. C’est désormais notre mode de vie « primitif » et « indigène » qui est enseigné dans les grandes universités occidentales. Quelle ironie de devoir un jour retourner dans ma communauté et leur dire, en fait nous n’étions pas dans le faux, on nous a trompé, aujourd’hui ils veulent faire comme nous. Quand j’y pense, quelle ironie, ce concept même du développement.

Aujourd’hui c’est toute ma compréhension des besoins et de la notion même du développement qui est remise en cause. Je me questionne sur sa place dans la société, sa pertinence. Qui décide quelle société doit être développée ? Quelle est la mesure du développement ? Développement en comparaison à quoi, à quel modèle jugé supérieur ? Pourquoi ne pas laisser les sociétés déterminer leurs propres choix en fonction de leur besoin de leurs réalités ? Pourquoi se conformer à un modèle, un système de pensée unique ?

« To justify their superiority, the colonizer systematically devaluate the colonized, rejecting their culture, stripping them of the their language and their history. The colonial situation works to « manufacture » the colonialist and the colonized, isolating them into « airtight colonial grouping » from which they can not escape. Colonization not only occurs on the political and economic level… it reaches deep into the psychological realm, and racism becomes internalized by the colonizer and the colonized aliked » Sean Mills

Cela me pousse également à remettre en question la notion même de pauvreté. Être pauvre qu’est-ce que cela veut dire ? On est pauvre par rapport à qui ? Quelle en est la mesure ? Est-ce pertinent de l’opposer à cet idéal de surconsommation ? Lorsque je repense à mon enfance, on avait très peu conscience de notre « sous-développement ». La réalisation de notre pauvreté est arrivée avec cet impératif de croissance économique et la comparaison au monde occidental via les médias et les retours fantasmés de nos frères et sœurs de la diaspora. Nous avons cru à la promesse de croissance génératrice de richesse et de bonheur.

Les promesses de croissance ont effectivement été tenues, mais c’est une croissance qui n’aura bénéficié qu’à une poignée de personnes. Les personnes qui avaient déjà un minimum de privilèges sont devenues encore plus privilégiées et les pauvres se sont davantage appauvris. Alors que cela restait confus, il est désormais évident de pouvoir désigner le riche du pauvre et ainsi penser la société de cette manière-là … L’écart entre l’accès aux besoins de base et aux opportunités s’est agrandi, l’extrême pauvreté sévissant chez la plupart. Même les communs – le droit systématique d’accès à la terre pour le logement et l’agriculture de subsistance, les aires de jeux qui permettaient le divertissement et l’épanouissement de tous – tout a été confisqué, capitalisé, vendu pour ne bénéficier qu’à une poignée de personne. Le taux de mortalité lui aussi reste relativement élevé malgré les avancées de la science. Je ne sais si c’est juste une impression mais les gens meurent plus, et de plus en plus jeunes. Alors, chaque fois que je quitte mon pays après des vacances, je prends le temps de dire proprement au revoir à tous mes proches, car je ne sais jamais qui je vais retrouver lors de ma prochaine visite…

Sans vouloir idéaliser nos sociétés en Afrique, ni simplifier le capitalisme ou le développement à l’angle que j’ai choisi pour cette réflexion, il m’arrive de penser tout de même que notre façon de vivre avant offrait plus de dignité, qu’on était plus heureux. Le capitalisme plus qu’un simple modèle économique, est une façon d’être, un style de vie qui nous rappelle à chaque fois qu’on court vers cette idée de croissance infinie, qu’on ne sera jamais satisfait de ce qu’on a, qu’il nous faudra toujours plus, quitte à prendre chez ceux qui en ont moins, ceux qui en manque, et puis tant pis pour le reste, tant qu’on voit sa richesse croitre à l’infini. Seulement vouloir toujours plus, amasser plus, au détriment des autres, ne faisant pas partie de notre système de penser. Je le lis bien dans la confusion, la détresse, dans les regards des gens qui se demandent pourquoi, et essayent de comprendre comment nous en sommes arrivés là, un retour est-il possible ?

C’est plongée dans ces réflexions que j’avance dans mon programme sans certitudes aucunes, mais gonflée de ces questionnements, et il y en aura certainement d’autres…

R-D

 

 

6 commentaires sur “L’ironie du développement

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